Pour quelqu'un qui revendique une certaine conscience politique et philosophique, il est impossible d'échapper au débat sur ce qui se passe actuellement dans le monde musulman et sur les conséquences que cela peut avoir sur notre quotidien.
D'abord, je tiens à signaler que même si ce n'est pas dans ce registre que je me place, il est toujours possible d'aborder ce sujet avec humour. J'en veux pour preuve cette chronique de Didier Porte, qui exprime beaucoup de choses "choquantes", mais qui a le mérite d'être drôle, même si je ne suis pas d'accord avec tout ce qui y est dit.
Cela étant dit, je vais moi aussi me positionner sur le sujet, et je vais essayer d'être clair et de ne pas avoir recours au discours standard qui consisterait à exposer un point de vue facile (la liberté d'expression) puis, à utiliser un "mais" pour le mettre en porte à faux avec un autre point de vue facile (l'apaisement, la responsabilité politique ou l'ordre public) avant de laisser le lecteur choisir son camp.
D'abord, comparons ce qui est comparable.
Nous sommes en face de deux cultures, pour tenter de comprendre "l'autre", il est indispensable d'essayer de se mettre à sa place, et pour cela, je vous propose une petite fiction.
Imaginez une secte, que nous appellerons les prêtres du 22e jour. Imaginez que cette secte soit religion d'État dans un pays que nous appellerons la Troustanie. Maintenant, imaginez que dans ce pays, un média qui se revendique de cette secte publie des appels à tuer les athées de France et à violer leurs femmes et leurs enfants.
Choquant ? Peut-être pas. Dites-vous que pour certains musulmans, cet appel ne serait pas plus choquant que certaines images parues récemment dans Innocence of Muslims ou dans Charlie Hebdo.
Que feriez-vous ?
Si vous vivez en Troustanie, que vous y avez un travail, une famille et des enfants, vous pourriez aller manifester devant l'église ou les médias incriminés. Ne seriez-vous pas choqué si l'on vous interdisait d'exprimer votre mécontentement ?
Et si vous vivez en France, vous regarderiez d'un sale oeil les ambassades de Troustanie ou tout ce qui représente ce pays sur votre territoire.
Maintenant, qu'attendriez-vous des institutions ?
En Troustanie, qu'elles se prononcent fermement contre de tels propos et qu'elles prennent les mesures nécessaires pour les limiter au maximum.
En France, qu'elles fassent tout ce qui est en leur pouvoir (diplomatique et politique, voire militaire) pour faire cesser ces appels provenant de Troustanie.
Ça y est ? Le comportement d'une partie du monde musulman vous semble plus compréhensible, maintenant ?
Ensuite, prenons un peu de recul
Bien entendu, un tel scénario est impossible. Mais pourquoi ?
Parce que l'Occident impose sa vision des choses sur son propre territoire ; ce qui d'ailleurs suit une certaine logique. Là où les choses deviennent un petit peu plus compliquées, c'est que l'Occident impose souvent sa vision des choses en les présentant comme internationales.
Pour ceux qui ont des doutes sur ce fait, pensez aux derniers Jeux olympiques organisés en pleine période de Ramadan.
Quant à la sacro-sainte liberté d'expression, elle a aussi ses limites chez nous. L'appel au meurtre, le négationnisme et la publication de certains documents classifiés restent passibles de sanctions en Occident ; beaucoup de gens s'en accommodent et trouvent même cela plutôt positif...
Autre sujet sur lequel il est nécessaire de prendre de la distance : la violence.
Actuellement, cette affiche est diffusée sur les bus de San Francisco.
On y parle de guerre, d'hommes civilisés et de sauvages, on y oppose Israël au Jihad.
Personnellement, je pense qu'il aurait été plus honnête d'opposer Israël à la Palestine, ou d'opposer le sionisme au jihad, mais dans ce cas, les qualificatifs de civilisés et de sauvages n'auraient plus été aussi clairs...
Mais ce qu'il est important de constater, c'est que cette photo fait moins peur à l'Occidental que celle de musulmans qui défilent dans la rue. Elle véhicule pourtant plus de violence puisque ce n'est plus de résistance ou de combat politique dont elle parle, mais d'extermination et de guerre.
Connotation islamophobe ! C'est un appel clair à l'extermination d'un peuple. Parler d'islamophobie dans ce cas reviendrait à dire qu'Anders Behring Breivik, le terroriste norvégien, était agoraphobe.
Pour être clair, quand une touriste préfère ne pas se rendre dans un pays du Maghreb parce qu'elle a des copines qui lui ont dit qu'on ne pouvait pas s'y promener en short sans s'attirer des ennuis, c'est de l'islamophobie — et ce n'est pas si grave. Quand on vote à droite parce qu'on estime qu'il y a trop d'Arabes en France, c'est du racisme et de la discrimination. Quand on appelle à soutenir Israël dans une lutte contre des sauvages, c'est de la purification ethnique et cela est passible de poursuites devant les tribunaux internationaux... mais les seuls tribunaux internationaux dont nous disposons sont sous la coupe des Occidentaux. La boucle est bouclée.
Pour conclure
Le pamphlet Innocence of Muslims, en tant que film raciste et appelant à la haine, devrait être considéré comme tel par les tribunaux de tous les pays qui disposent de lois pour lutter contre ce fléau. Ceux qui y ont contribué devraient être entendus et les instigateurs de ce projet (je ne parle pas des acteurs, mais des producteurs et des réalisateurs) devraient pouvoir être poursuivis.
Charlie Hebdo est à côté de la plaque, et j'en veux à ce journal d'utiliser un prétexte libertaire pour faire un coup éditorial. Lui qui prône la liberté d'expression, où était-il pendant les orgies de DSK ? Décidément, la presse française est bien lamentable... à part peut-être Fluide glacial !
Enfin, en tant qu'humaniste, je tiens à préciser que je ne souhaiterais pas voir la dictature économique et financière qui nous oppresse actuellement remplacée par une dictature théologique quelconque.
Je tiens aussi à préciser que si le sketch de Didier Porte m'a beaucoup fait rire, le tour de passe-passe qu'il effectue pour comparer les pratiques de l'Islam aux pratiques moyenâgeuses de l'Europe ne m'a pas convaincu. En admettant que nous soyons en avance, cela ne nous sera pas d'une grande utilité si, comme je le pense, le chemin de la technocratie et de l'ultralibéralisme sur lequel nous nous sommes engagés se révèle être une impasse.